Véritable indicateur de nos succès – personnels et industriels -, la matière est-elle devenue une source de dépendance?

«La matière est partout, tout ce qu’on possède est fait à partir de plastique, de bois, de métal, de béton…, souligne Mickaël Carlier, président de Novae, à sa chronique Innovation sociale à Radio-Canada. Cette matière, on l’extrait – de la forêt, du sol… -, on la transforme, déplace, utilise, et finalement on la jette, chacune de ces étapes générant un certain impact environnemental négatif.» Ainsi, moins on utilise de matière, moins on génère de déchets et autres types de pollution, ce qui se traduit par des mouvements tels que le zéro déchet / zéro emballage dans le secteur alimentaire notamment.

Le problème est que, individus et entreprises, sommes dépendants de toute cette matière: l’économie est basée sur la fabrication, on évalue la santé d’une industrie à la quantité d’objets fabriqués. «Écoutez les bulletins de nouvelles: dans le secteur automobile, on se réjouit du nombre de nouvelles immatriculations, alors que l’on cherche parallèlement à réduire le nombre de voitures sur les routes. Les fêtes de fin d’année sont vues d’un plus ou moins bon œil selon le volume de ventes qui y est fait. Bref, plus on utilise de la matière, plus notre société semble performante et satisfaite. Il en faut toujours plus, et si l’on constate une baisse, on assiste à un vent de panique – un manque. Comme une dépendance.»

«Plus on utilise de la matière, plus notre société semble performante et satisfaite. Et si l’on constate une baisse, on assiste à un vent de panique – un manque. Comme une dépendance.»

Comment lutter contre cette dépendance? «D’abord en admettant que nous sommes confrontés à un problème. Et que l’on souhaite guérir!» Il convient alors de revoir notre rapport à la matière, qui nous sert à deux choses: premièrement, elle nous permet de faire. Par exemple, elle nous permet de nous transporter, ce qui nous a mené à inventer des services de partage – de voitures, de vélos, de trottinettes… «En partageant ces objets entre plusieurs utilisateurs, on a besoin de moins de matière: cette ‘économie du service’, en pleine effervescence, se concentre sur l’usage, sur le service rendu par un objet, plutôt que sur l’objet lui-même.»

jump-velo

Les services d’objets partagés – comme ici les vélos Jump – sont une façon de lutter contre la dépendance à la matière.

Deuxièmement, la matière nous permet d’être. «Nos biens nous définissent en grande partie: que ce soit le ‘prestige’ des marques, notre rapport à la nouveauté ou la quantité de biens que l’on possède et qui témoignent de notre réussite sociale et professionnelle, nous sommes, tout comme les entreprises, grandement ‘évalués’ sur la base de ces objets.»

«On s’endette individuellement tout comme
le font nos États et nos économies: comme s’il était normal de vivre au-dessus de nos moyens – financiers et planétaires.»

Des critères de succès, voire de bonheur, qu’on est en droit de questionner, surtout à la lumière du taux d’endettement des Canadiens en augmentation continue depuis 30 ans, passant de 90% en 1990 à 170% en 2018. «On s’endette individuellement tout comme le font nos États et nos économies: comme s’il était normal de vivre au-dessus de nos moyens – financiers et planétaires.»

Plusieurs entreprises ont compris qu’elles devaient réduire leur dépendance à la matière – à l’instar d’Ikea qui oriente peu à peu son modèle d’affaires vers la location, la réparation et le recyclage de ses meubles; ou d’Adidas qui, avec sa nouvelle chaussure recyclable Futurecraft Loop (photo de Une), envisage elle aussi la location de ses souliers afin de pouvoir les collecter en fin de vie et les recycler. «On se concentre ici sur l’usage – se chausser et bénéficier du statut social que nous confère une marque – sans pour autant que le consommateur soit le propriétaire de l’objet. La matière serait ici gérée en boucle fermée, l’entreprise en conserverait la propriété et pourrait ainsi la réintroduire dans ses processus industriels.»


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