Amorcé il y a une dizaine d’années par des institutions bancaires, le mouvement de la finance «responsable» connaît aujourd’hui un second engouement porté par des startups.

En préambule du Forum Novae, qui se tiendra cet automne à Montréal, nous vous proposons d’aller à la rencontre d’experts dans les domaines de l’alimentation, de l’énergie, de la finance et de l’architecture afin d’en décoder certaines tendances. Pour le premier de cette série d’articles, nous nous penchons sur l’évolution de l’investissement responsable avec Milla Craig, cofondatrice de l’Initiative pour la Finance Durable (IFD).

Milla headshot

Milla Craig

D’entrée de jeu, soulignons la différence entre investissement responsable et investissement d’impact. Les Principes pour l’Investissement Responsable (PRI) ont été lancés par les Nations Unies en 2006. Il s’agit d’un engagement volontaire qui s’adresse au secteur financier et incite les investisseurs à intégrer les problématiques Environnementale, Sociale et de Gouvernance (ESG) dans la gestion de leurs portefeuilles, mais au sens large. Ici nous sommes dans une optique de responsabilité sociale des entreprises, plutôt que dans l’impact social à proprement parler. Quant aux investissements d’impact, il s’agit, selon la définition de la Fondation McConnell, de sommes placées dans des entreprises, des organismes et des fonds en vue de produire un impact social et environnemental – en plus d’un rendement financier. L’investissement d’impact peut se faire dans les marchés émergents ou les marchés développés, et cibler divers types de rendements, aux taux du marché ou plus bas, selon les circonstances. Autrement dit, investir dans des startups comme Ecotierra ou Polystyvert constitue de l’investissement d’impact, alors qu’investir dans des groupes comme Danone ou Veolia est de l’investissement responsable.

«En tant que spécialiste de l’investissement, l’une de mes références est Unilever, indique Milla Craig. Le groupe, propriétaire de marques comme Dove, Axe ou encore Ben & Jerry’s, est en train de faire la transition vers un modèle d’affaires plus durable. Les dirigeants de ce grand groupe écoutent les consommateurs et créent des produits que ces derniers veulent, c’est-à-dire qui ont un impact moindre sur l’environnement.» L’entreprise a par exemple annoncé qu’elle s’engageait à rendre tous ses emballages plastiques pleinement réutilisables, recyclables ou compostables d’ici à 2025, incitant toute l’industrie des biens de consommation à accélérer les progrès vers l’économie circulaire. Le groupe publiera également la liste complète des matériaux plastiques utilisés dans ses emballages d’ici à 2020 afin d’aider à créer un standard commun en matière plastique recyclable. Des pratiques qui, par leurs dimensions socio-environnementales, séduisent de plus en plus  les investisseurs.

 

Les « critères ESG », les incontournables de l’investissement responsable

«La finance responsable se matérialise principalement par l’investissement responsable. Ce dernier ne constitue pas une révolution mais une évolution dans la manière d’analyser, de sélectionner et de gérer les investissements, en y intégrant des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance. On parle alors de ‘critères ESG’ dans le but d’atteindre un meilleur rendement à long terme, de contribuer à la pérennité des entreprises et des marchés financiers, et de promouvoir une économie mondiale plus stable et inclusive.» Selon Milla Craig, les investisseurs ne doivent pas choisir entre performance financière et développement durable. Morgan Stanley soulignait d’ailleurs dans un rapport que les investisseurs et les entreprises qui prennent en compte le développement durable dans leur démarche sont ceux qui réussissent le mieux. «Il s’agit d’un vieux cliché, qu’il faut casser, selon lequel l’investissement responsable ne rapporte pas d’argent. Il y a eu assez d’études pour montrer que l’investissement responsable n’est pas un mythe, c’est l’une des meilleures approches.» C’est pourquoi depuis plus de dix ans, la plupart des institutions bancaires développent des programmes d’investissement responsable.

Des banques aux startups, la finance responsable s’ouvre à un plus large public 

«Les projets qui m’intéressent particulièrement sont ceux qui adoptent ou qui migrent vers l’approche d’un ‘Sustainable Business Model’.» Un modèle par lequel une entreprise adopte une approche à long terme, et gère son impact et ses résultats financiers, environnementaux et sociaux. « Les organisations qui adoptent ce modèle prennent de meilleures décisions commerciales et peuvent avoir un impact positif sur l’environnement et la société. Ces entreprises peuvent souvent générer des bénéfices plus élevés et de meilleurs rendements pour leurs actionnaires.» Selon elle, les investisseurs font ainsi davantage confiance à des organisations résilientes, innovatrices et… alignées sur leurs valeurs.

«J’ai ainsi suivi de près les débuts d’Impak Finance – les fondateurs de cette banque d’un nouveau genre font preuve d’une forte volonté d’innovation.» Cette jeune entreprise souhaite créer un écosystème financier transparent et collaboratif où les citoyens pourront investir dans des initiatives qui reflètent leurs valeurs sociétales. Pour amorcer ses activités, Impak Finance a mené une campagne de sociofinancement à la fin de 2016, levant ainsi… plus d’un demi-million$. « Ils sont arrivés avec une approche unique pour parler à ‘monsieur et madame tout le monde’. Ils désirent montrer qu’on peut avoir de l’impact, à n’importe quelle échelle, et c’est ce que les gens veulent.»

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Les investisseurs CoPower ont fourni un total de 3,563,000 $ en financement à un portefeuille d’améliorations d’éclairage DEL dans plus d’une centaine de condominiums à travers l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique

Une démarche qui fait écho à celle de CoPower, une entreprise certifiée B Corp, fondée en 2013, et qui s’adresse à ceux qui souhaitent investir dans des projets d’énergie propre. Les obligations vertes émises par CoPower sont liées à des projets tels que l’installation de panneaux solaires sur des toits. Ses activités ont récemment accéléré après l’émission, à la fin du mois de février, des premières obligations vertes du gouvernement du Québec. L’entreprise a d’ailleurs annoncé, début mars, qu’elle allait émettre pour 20 millions$ de nouvelles obligations vertes d’ici à la fin de 2017.

«Même si une entreprise comme Impak Finance répond de façon manifeste à un besoin des consommateurs, il est encore trop tôt pour se prononcer sur l’avenir de ce projet. Nous sommes encore aux prémices de l’investissement d’impact au Québec. Mais une chose est certaine: l’émergence de projets comme Impak Finance ou CoPower va influencer les institutions bancaires traditionnelles dans leur manière de penser l’investissement.» 

 

** Photo de Une : L’un des ateliers de co-création menés par l’équipe d’Impak Finance avant le lancement officiel de l’entreprise à l’automne 2016.

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